Le Complexe de Thénardier, de José Pliya

« Le complexe de Thénardier » de José Pliya aborde la récurrente question de la servitude, une sorte d’esclavage moderne. De toutes les formes d’asservissement de par le monde, la servitude infantile, que l’on nomme Vidomingon, est la plus connue au Bénin. C’est pourquoi le fils du pays, en fait l’objet d’une pièce théâtrale qu’il nous libère avec rage et engagement, passion et talent.

« La guerre. La mère recueille Vido qui fuit le génocide. Pour se rendre utile, Vido devient fille de maison, femme de ménage, bonne à tout faire. Un froid matin d’hiver, Vido choisit de s’en aller. Contre toute logique, contre tout bon sens, la mère atteinte du « Complexe de Thénardier », décide de l’en empêcher. Coûte que coûte. »Dans la première partie de l’œuvre, nous assistons à de véritables croisements de mots, comme deux véhicules roulant sur une autoroute. Les personnages se lancent des paroles, chacun étant enfermé dans sa logique. Les mots s’entrecroisent sans qu’il y ait un véritable échange. Faux dialogues. Vido et la mère ne s’écoutent pas. Elles soliloquent. Des monologues expression de l’incommunicabilité, des monologues de sourds, le langage de la discorde c’est le langage de la guerre.

Le désir de liberté, bien que légitime, ouvre toujours des portes hostiles. Vido va partir, elle s’évertue à expliquer, argumenter, convaincre de cette urgence. Mais la mère joue à cache-cache. Elle s’attarde à lui énumérer, comme si c’était nouveau, les tâches ménagères à accomplir. Et elle insiste sur sa posture sociale, elle ordonne. Ce refus d’écouter n’est vraiment pas bon signe pour le départ de Vido qui insiste et persiste.Et voilà que les mots qui font tomber le masque de la mère déclanchent de véritables dialogues. Des dialogues qui opposent les classes, confrontent les idéologies et les mentalités.

Les mots qui sortent de la bouche de Vido sont des flèches : « J’ai vu un homme. Un homme aux cheveux bleus. Il m’a dit que tout était fini. Il vient pour m’emmener. Il a un fort accent. L’accent du Dakota. Il a été précis. La guerre est terminée. Nous sommes libres. Nous sommes libres. ». La mère, pour la première fois, réplique ; mais n’ose utiliser qu’une seule fois le mot qui la poignarde réellement ; elle crie sa peur « C’est assez, vous divaguez. La guerre n’est pas finie. Il n’y a pas d’homme. Vous ne voyez personne. Vous ne connaissez personne. Vous ne sortez jamais. Vous avez fait un mauvais rêve. C’est tout. ».

Puis, encore une fois, elle joue sur les sentiments pour convaincre.

« Rappelez-vous, quand vous êtes arrivée : vous nous faisiez des cauchemars, vous rencontriez le prophète Ezéchiel qui venait vous sauver, vous et les vôtres. Vous êtes comme ça : un peu mystique, illuminée. Vous avez vu tant de misères. Il n’y a pas d’homme. Vous avez fait un mauvais rêve. ». Contre son attente, Vido persiste, signe et clame « Ce n’était pas un rêve. Il est venu à moi… Moi je l’ai regardé. Il était beau, il sentait le Dakota. Je suis libre ». Et c’est la goutte d’eau qui vient de faire déborder le vase ; une goutte d’eau puissante et proliférante pour noyer la mère. C’est pourquoi elle hurle et ment : « Vous n’êtes pas libre. Ce sont des bêtises… La guerre n’est pas finie. Bien au contraire. Massacres et exécutions s’intensifient. Vous vous faites mal à croire en ces délires. Ca vous monte à la tête. Ca vous embrouille l’esprit. ».

Et c’est parti : intimidations, tractations, mercantilisme, négoce, menaces ; la mère ne jette que des pierres de haine contre Vido, apparemment imperturbable derrière son bouclier d’optimisme : « Je dois partir Madame. Il le faut malgré le danger. Malgré les risques. Malgré la guerre qui continue » et plus loin, la mère : « Vous mettez sous verrous vos rêves de départ. Vous ne partirez pas. Vous oubliez les plaines du Dakota et les mille collines. Vous oubliez l’air pur et toute libération. Il y aura toujours une guerre pour vous garder ici. Vous ne partirez pas. »

La mère crible Vido de ses balles de mépris. Elle va jusqu’à la comparer au plus minable des rats « une sorte de rat de bas égouts qui s’est glissé chez moi, Monsieur le juge, à mon insu… je ne suis plus chez moi. Ma maison est une zone occupée. Je ne sais plus quoi faire. J’ai peur, Monsieur le juge. J’ai peur. Voilà pourquoi je viens vous la livrer. Elle s’appelle Vido. Retenez bien son nom, Vido. Vous la retrouverez. Si vous la capturez, les rats se montreront. Vous les attraperez ; je peux vous faire confiance. Vous saurez les éliminer. »

Et plus loin, la mère, dans ses délires, clame « Je vous confisque votre identité. Vous n’avez plus de nom, ni de prénom, ni même de nationalité. Aucun endroit sur cette portion de terre ne garde mémoire de vous. Pas de date, pas de bien, pas de naissance. »

L’auteur met tous ces mots sorciers à la bouche de la mère pour nous convaincre de sa complète déshumanisation.

Vido, vêtue de fermeté et de courage, résiste jusqu’au bout, jusqu’à la déchéance, jusqu’à la faillite du système.

En effet, José Pliya libère Vido et tue la mère. Du moins, la mère voyant son empire s’effondrer se tue puisqu’elle ne peut pas survivre au départ de Vido et ses dix petits doigts à tout faire.

Avec « le complexe de Thénardier », José revisite la propre maison de son enfance. C’est pour nous inviter à fouiller notre présent et vérifier s’il n’y avait pas quelques traces de Vido dans nos maisons. Des Vido laborieuses, dont les présences cultivent chez nos enfants fainéantise et lâcheté.

« Le complexe de Thénardier » ne serait-il pas une satire de l’auteur contre sa propre condition humaine, une auto reproche d’être né où il le fut et d’avoir toujours eu plus de chance que la majorité ; l’immense majorité de ceux qui ne lui ressemblent pas mais qu’il entend.

Avec « Le complexe de Thénardier », José nous apparaît le cœur sur la main, plus proche et plus à l’écoute des réalités du monde que de ses illusions. C’est pourquoi, justement, il salue d’entrée de jeu tous les Vido de la maison de son enfance.

Merci au fils de l’Homme.

 Alougbine Dine , Metteur en scène

PERSONNAGES :

VIDO (Nafissa Songhaye)

LA MERE (Laure Guiré)

LE CHOEUR (Gisèle Adandedjan et Mariame Darra)

Fiche technique :

Titre : Le Complexe de Thénardier

Auteur : José Pliya

Mise en scène : Alougbine Dine

Régie : Carlos DOSSEH

Nombre de personnes : 4

Plateau : Frontal

Décors :

-      Fonds noirs

-      50 bidons  vides de 25 litres et deux paravents

Son :

-      Une table de mixage

-      Un amplificateur

-      Un lecteur DVD

-      Une bonne façade

Lumière :

-      Un gradateur

-      Un jeu d’orgue

-      Une decoupe

-      6 PC

-      5 pars

-      Gélatines : rouge et bleue (de préférence 106 et 143 lee filters)

-      Montage : 45 mn

-      Démontage : 3O mn

Durée du spectacle : 1H15